Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 décembre 2005 3 07 /12 /décembre /2005 15:07




Ce matin, comme souvent dans les bouchons, j’écoutais l’invité de Jean-Pierre Jacquemin à la RTB(f). Aujourd’hui, Guido Fonteyn, le « bon flamand », celui qui croit encore à un avenir en commun au sein de la Belgique et qui s’est donné pour mission de rassurer les « bons francophones ».

J’avoue éprouver, au-delà de l’agacement face à l’aveuglement (volontaire ou non) des médias et de la classe politique wallonne et francophone sur l’évolution de la vision flamande de la Belgique, un sentiment de pitié face au désarroi de ceux qui ne veulent pas se rendre compte qu’ils sont devenus « des extrémistes ».

Que sont devenus en effet, ces francophones qui, contre toute évidence, continuent à avoir une vision unitaire de cet Etat ?

Ils savent pourtant que la majorité des Flamands n’ont pas la même vision.

Ils savent pourtant que les festivités du 175 virgule 25ème anniversaire n’on pas eu lieu en Flandre.

Ils savent que l’histoire du dernier siècle montre que la solidarité a joué pleinement et gratuitement de la Wallonie vers la Flandre tant que celle-là était productrice de richesse. Et que depuis, l’inverse…

Ils savent que nous n'avons presque plus rien en commun. Hier matin, la même radio annonçait qu'il n'y avait pratiquement plus de mariages mixtes entre Flamands et Wallons...

Ils savent…

Ils savent que plus le temps passe, plus notre situation se dégrade. Moins la solidarité va jouer, plus elle va se payer ! Jusqu’où iront-ils ?

L’extrémisme en politique est défini comme du « jusqu’au-boutisme » par le « Petit Robert ». L’extrémiste lui, « c’est le partisan d’une doctrine poussée jusque dans ses limites, ses conséquences extrêmes ». N’est-ce pas parfaitement la définition qui s’applique ici ?


Partager cet article
Repost0
6 décembre 2005 2 06 /12 /décembre /2005 01:00

Je ne suis pas un grand admirateur des faits guerriers. N'empêche, alors que les anglo-saxons et leurs alliés ont fêté en grandes pompes la bataille de Trafalgar, je regrette la discrétion qui a été de mise pour celle d'Austerlitz. On a entendu les poncifs habituels parlant des milliers de morts "à la gloire" de Napoléon.
Les pertes françaises à Austerlitz, relevées très précisément par Bernard Quintin dans son Dictionnaire biographique des officiers, sous-officiers et soldats de la Grande armée tués ou mortellement blessés à la bataille d’Austerliz s’élèvent à 1 537 hommes, trop certes. La gloire d’Austerlitz est cependant telle que les veuves recevront des pensions bien supérieures aux pensions habituelles, qu’un Temple de la gloire sera élevé place de la Madeleine en mémoire des morts d’Austerlitz (temple devenu ensuite l’église de la Madeleine). Enfin, par décret du 7 décembre 1805, Napoléon adopte tous les orphelins de militaires morts à la bataille d’Austerlitz. Ces enfants sont désormais élevés aux frais de l’État et joignent à leur nom celui de Napoléon.
 
Les détracteurs de l'Empereur oublient facilement qu'il ne pouvait que gagner les batailles au risque de tout perdre, et surtout les acquis de la révolution. Les puissances de l'ancien régime coalisées contre lui et surtout contre les idées généreuses de la République et des Droits de l'Homme emmenée dans les musettes de ses soldats, parmi lesquels de nombreux Wallons, ont permis à l'Europe et à une grande partie du Monde de sortir du moyen-age et de régimes tout sauf démocratiques. Il faut tout remettre dans son contexte historique et sociologique.
 
L'Histoire a basculé ces années là...
 
A noter aussi que la France de 1815 avait une population supérieure à celle de 1789.
 
Tant qu'à faire des comparaisons, la libération de l'Irak par la coalition sous commandement américain en est déjà à plus de 2000 morts parmi ceux-ci...
 
Ou encore, si les historiens estiment que les guerres "de" Napoléon et de la première république ont fait entre 1 et 2,5 millions de morts, la guerre de Trente ans en a fait plus de 10 millions, pour une population européenne beaucoup plus limitée.
 
Enfin, la mission civilisatrice du bon roi des belges Léopold II de Saxe Cobourg (dont le père était officier dans l'armée impériale russe à l'époque de l'Empire...)  aurait fait 10 millions de morts au Congo. Un roi "libéral" qui faisait travailler les noirs en les terrorisant (les villages des régions où on travaillait mal étaient anéantis entièrement à la suite d'expéditions dites "punitives" où les soldats tuaient tout le monde, plusieurs ont même décrit complaisamment comment cela se passait).
Mais là... Chut, c'était pour une bonne cause. Pas de recherche de gloire personnelle !
 
Et si on en finissait avec le "politiquement correct" ?

Partager cet article
Repost0
6 décembre 2005 2 06 /12 /décembre /2005 00:00
Le journal « Het Laatste Nieuws » du samedi 3 décembre fait état des résultats d’un sondage organisé sur le site « De Stemmenkampioen » annonçant que, pour une première fois, une majorité de 51,1% de Flamands est en faveur de l’indépendance de la Flandre. Sans surprise, c'est le choix de 83,1 % des électeurs du Vlaams Belang. Plus conforme à ce que j’écrivais précédemment, les électeurs du CD&V-NVA y sont maintenant favorables à 49%. Le maintien de la Belgique avec une plus grande autonomie flamande séduit cependant 61% des 42% hésitants ou pas encore gagnés à l’indépendance dans ce parti.
Les électeurs du VLD sont à 38%, ceux du SPA à 25% et Groen à 20%.
Même si ce n’est pas un « vrai » sondage, ces résultats montrent une évolution nette de l’opinion publique en Flandre.
 
Il est donc temps de se préparer...
 
Pendant ce temps là, la classe politique francophone s’émeut de la volonté d’un Ministre flamand de ne plus réserver les logements sociaux qu’à ceux qui s’expriment en flamand. Le principe d’Egalité (oui, celui de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen) ne semble décidemment pas faire partie des Valeurs de la future République de Flandre.
Ce n’est pas chez nous qu’on verrait ça. Tout le monde sait que l’accès aux logements sociaux n’est pas limité. La rumeur prétend qu’il suffit d’avoir la bonne carte de parti… Mais ce n’est qu’une rumeur !
 
Enfin, nos politiques se préoccupent toujours des suite de l’affaire Francorchamps. "Le Soir" de ce matin fait état de la possibilité d’éventuelles commissions occultes. Le curateur a découvert une facture (impayée – ouf !)  de plusieurs dizaines de milliers d’Euros libellée ainsi : "Commission pour prestation d’intermédiaire entre DDF1 et les pouvoirs publics"...
André Antoine qui criait très fort au début de l’affaire est devenu très silencieux depuis qu’on s’est rendu compte que le dispositif financier qui avait permis d’éviter à la Région d’intervenir et mis en place en 2004 n’a pas été reconduit par le Gouvernement wallon, malgré la demande des socialistes. Or, on sait que le Gouvernement décide toujours (c’est dans son règlement) à l’unanimité… Si c’est pas les socialistes, il ne resterait plus que le CDh… Diable !
 
Une bonne nouvelle pour finir. Hier, mon excellent ami Laurent Brogniet a été cité, avec photo, dans la page "Brabant wallon" du  "Soir" pour sa dénonciation de commerçants jodoignois qui font de la publicité uniquement en flamand.
Bravo Laurent !
Partager cet article
Repost0
6 décembre 2005 2 06 /12 /décembre /2005 00:00


En relisant mes messages précédents, il me revient en mémoire ces paroles de François Perin...

"La politique a un défaut : elle ne s'en prend qu'aux autres, aux adversaires.
Au lieu de poursuivre le but pour lequel on entre en politique - réaliser le programme de son parti -, on est pris par son propre personnage et on devient son propre but ."

... Y penser...


Partager cet article
Repost0
4 décembre 2005 7 04 /12 /décembre /2005 10:02
Lecture du dimanche matin… Je retrouve la définition de la Nation qu’exprimait Ernest Renan voici 123 ans :
« Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis [...]
 
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue. [...]
 
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours [...].
 
Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. À l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître.
 
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l'humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. [...]
 
L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. »
 
Ernest RENAN : Qu'est-ce qu'une Nation ? [1882], Imprimerie Nationale 1996, pp. 240 à 242.
Partager cet article
Repost0
2 décembre 2005 5 02 /12 /décembre /2005 00:00
Parmi les nombreux courriels que nous recevons sur le site Internet du RWF du Brabant wallon, voici une contribution particulière et rare (texte dans sa forme originale) :
 
« Madame,Monsieur,
J’accepte volontiers vos choix et vos avis car nous sommes en démocratie.
Mais maintenant si vous ne vous sentez pas bien dans notre pays car et oui la Belgique est un pays reconnu dans toute l’Europe; alors, dans ce cas, rien ne vous empêche de déménager en France de vous faire naturaliser et d'y rester. Vous renderiez
(sic !) un grand service à notre PAYS LA Belgique.
                                                                                        Berteau Frédéric »
 
Ce nom me disant vaguement quelque chose, je suis allé fouiller dans la poubelle papier – collectes sélectives obligent – et y ai retrouvé le tract d’un parti politique qui annonce se présenter aux prochaines élections municipales (communales)  à Nivelles. Ce monsieur en est le leader (chef, guide ?). Une rapide recherche sur leurs pages Internet est édifiante. Se déclarant centriste, ce… mouvement professe une curieuse vision de la démocratie. Ils sont, par exemple, pour la suppression des Parlements…
Une antichambre de l'extrême droite ? Une droite extrême à coup sûr.  
Curieux, par ailleurs, de constater que les mouvements clairement identifiés de cette tendance se déclarent tous centristes.
Encore plus curieux, pour un parti qui veut « laver plus blanc », ils précisent que leur tract est publié en noir et blanc pour ne pas gaspiller l’argent des citoyens… Seraient-ils payés par le régime - ce qui serait inquiétant -, ils ne doivent pourtant pas avoir de dotation publique ? Utiliseraient-ils le matériel d’une administration publique pour imprimer leur prose ? Je serais curieux de le savoir...
 
En tous cas, à la lecture de leur courriel, ils ne sont pas contre une certaine forme de déportation ou encore d’épuration ethnique. Belle vision de la démocratie…
06/01/2005
J'ai découvert par hasard le site du "bureau d'étude" de ce parti où on trouve de la publicité pour leur(s?) publication(?). Voici ce qu'on trouve sur la page d'accueil :
 
"(Nom de la publication) est un mensuel réflectif et éducationnel qui veut étudier la problématique de l’unité belge. Unitas veut être une tribune enrichissante pour tout ceux qui sont partisans de l’unité belge. Il veut aussi inspirer à l’éducation. Non seulement le lecteur devrait-il absorber les textes, il devrait aussi y réflecter, pour parvenir à une connaissance plus large et plus approfondie de la problématique belge. « Plus large » parce qu’il est mis en contact avec les faits et causes, et « plus approfondi » parce que les cadres historiques, légaux et sociologiques veulent inspirer à l’étude et à l’éducation. (Nom de la publication) est une édition mensuelle de l’Union Belge, le parti d’unité belge. Le mensuel est consultable en forme électronique ou peut être demandé sans frais à l’Union Belge "
Edifiant, non ? C'est sans doute ça, "parler bilingue" une fois !
Partager cet article
Repost0
1 décembre 2005 4 01 /12 /décembre /2005 19:07
Non, la France n'est ni immobile ni réfractaire aux réformes! La crise du CPE a démontré que seul un projet unificateur et dynamisateur pouvait permettre de dépasser les communautarismes. Démonstration en 20 points.
 
La France bouge
 
1 Ce pays s'ébroue, s'agite, bouillonne, se soulève. - Et quelles conclusions les observateurs, tenants de: la pensée unique, en tirent-ils? Que la France est immobile. Qu'est-ce qu'une mer déchaînée? Une mer d'huile! « Il faut tout changer », hurlent les manifestants. Et qu'en déduisent les éditorialistes? Qu'ils exigent le maintien des statu quo. Schizophrénie totale. L'art du déni poussé jusqu'à la quasi-folie. Rarement les jeunes se sont autant, y compris de bon matin, mobilisés, rarement on les aura autant traités de fainéants et de flemmards. Ils veulent du travail, on comprend qu'ils le fuient. Braver la police et les casseurs? Manque de courage! Mettre en danger son année scolaire et mordre sur les vacances pour tenter de rattraper? Refus de remettre en question des acquis! L'aspiration à l'avènement d'une autre société, plus novatrice, plus juste, plus solidaire, plus humaine? Conservatisme ! Déclenchement d'une dynamique de contestation de l'ordre existant au nom d'un imaginaire idéalisé? Frilosité réactionnaire ! Ici on crie « transformez-nous ce système! ». Et, là, on comprend, ou plutôt on veut comprendre: « Nous refusons les réformes! »
 
Et qui, d'une même voix, obsessionnellement, comme pour s'en griser, chevrote jusqu'à plus soif de tels contresens? Une cohorte de « vieux chnoques », comme on dit, qui s'agrippent à leur fauteuil de « décideurs », dans les médias, la politique, la finance ou l'économie, refusent de passer la main, paniquent à l'idée qu'on pourrait, en quoi que ce soit, modifier l'organisation sociale dont ils sont devenus les nouveaux aristocrates, et refusent, en conséquence, toutes les réformes qui risqueraient de favoriser une telle transformation et de changer le cours des choses.
 
A cet égard, si la révolte anti-CPE nous a beaucoup appris, c'est surtout sur la caste dominante, qui s'est largement dévoilée ou démasquée à cette occasion - jusqu'à exprimer, elle qui brandissait à toute occasion l'étendard de la modernité et du « mouvement », une haine viscérale des jeunes qu'on ne soupçonnait pas. Surtout, cette oligarchie monopolisatrice, intellectuellement déstabilisée, a fini par pousser jusqu'à l'absurdité totale sa tendance au masochisme. Que nous a-t-elle seriné, mouliné même, en effet, tout au long des événements? Que, décidément, on ne peut rien changer en France, qu'aucune réforme n'est possible, jamais, ce pourquoi notre pays, définitivement ringard et refermé sur lui-même, comme coupé du monde, se contente de confire dans son immobilisme total. Or, ces gens-là gouvernent, et ont beaucoup gouverné. Ils détiennent, à tous les niveaux, presque tous les pouvoirs, politiques, économiques, financiers, médiatiques, d'influence. Donc, ce qu'ils nous disent, c'est qu'ils ne servent strictement à rien, que, même aux affaires pendant des décennies, ils n'ont rien pu modifier, réformer, transformer, que tout est resté en l'état, qu'ils sont donc inutiles et, tout compte fait, complètement nuls.
 
En l'occurrence, ils se calomnient gravement. Car c'est faux. La vérité est exactement inverse: jamais la France ne s'était autant transformée, modifiée, métamorphosée même, que durant ces vingt dernières années. Qu'on y songe: tout le système financier et bancaire privatisé, même le Crédit lyonnais, toutes les industries en situation de concurrence, de Thomson à Rhône-Poulenc en passant par Alcatel. privatisées, y compris la métallurgie, y compris la Régie Renault, y compris le nucléaire et le pétrole, même les autoroutes, le téléphone, Gaz de France, en partie l'électricité. Flexibilisation généralisée, développement de l'intérim, des stages, des CDD, 75 % des jeunes embauchés en emploi précaire, suppression de l'autorisation administrative de licenciement, donc démantèlement du modèle social français axé sur la stabilité et la protection. Vaste déréglementation. Structuration du système fiscal au profit des entreprises, renversement du processus de répartition de la richesse nationale au détriment des salaires, développement des stock-options et passage à l'euro, réforme des retraites, de la Sécurité sociale (deux fois), 50 réformes de l'école, plus d'une par an, 35 heures, CSG, RMI, SRU, CMU, Pacs, loi Auroux, suppression du service militaire, quinquennat, etc. La France d'aujourd'hui n'a plus aucun rapport avec la France d'hier. Alors?
 
Alors, c'est clair: on nous avait affirmé que cette vaste entreprise de libéralisation et de dérégulation, d'ouverture au monde, parfois nécessaire, bénéfique et positive, libérerait les énergies, doperait la croissance, démultiplierait les emplois, permettrait de combler les déficits et la dette. Le résultat a été exactement l'inverse. Donc, pour ne pas regarder cette pénible réalité en face, les initiateurs de cette radicale transformation finissent par nier qu'il y ait eu le moindre changement. Immobilisme, vous dis-je. Forcément. Aucune réforme! Statu quo! On s'est totalement trompés? Non. On n'a rien fait! La société qu'on a construite est devenue insupportable? Non, c'est la France qui est nulle, ce sont les Français qui sont des veaux, ce sont les jeunes qui sont lamentables. Mépris de soi, haine de son propre peuple.
 
Jamais ce phénomène de dénégation autocalomniatrice de soi ne se manifesta aussi spectaculairement qu'à l'occasion de cette crise du CPE.
C'est sans doute la première leçon qu'il convient de tirer de cette révolte victorieuse. Il y en a d’autres.
 
Le CPE prétexte
 
2 Le contrat première embauche n'était pas l'abomination de l'abomination, ce n'était pas une loi esclavagiste, Dominique de Villepin, aujourd'hui lynché sans pudeur, était sans doute sincère quand il le présenta comme une réponse au problème de l'emploi des jeunes. Mais, au creux d'un processus où l'on ne baptise « réforme» que ce qui s'apparente à un retour en arrière, à une rature d'acquis, la possibilité offerte à l'employeur de licencier qui il veut quand il veut pendant deux ans, sans être même obligé de motiver la rupture de contrat, est apparue comme la régression de trop.
 
En témoigne le fait que 60 % environ des Français se sont prononcés, selon les sondages, en faveur d'une abrogation du CPE, ce qui correspond en gros aux 60 % qui, selon une enquête CSA pour Libération, rejettent la forme actuelle du capitalisme. Donc, ça devait arriver. C'est arrivé. En conséquence, c'est le processus régressif lui-même qui vient de se heurter à un mur. En tirera-t-on les conclusions?
 
Le front de la victoire
 
3 Pour la première fois depuis trente-huit ans s'est constitué un large front intégrant tous les syndicats de salariés et de cadres, les principales organisations étudiantes et lycéennes, une partie des parents d'élèves et du corps enseignant. Cette alliance s'est révélée quasi invincible.
 
On imagine alors, dans la perspective d'une remise en question du type de société que génère la logique néolibérale et en réaction au rejet de la nouvelle « aristocratie » qu'elle produit, ce que représenterait le même front élargi à une grande partie de la paysannerie, des classes moyennes indépendantes, des artisans, commerçants et petits entrepreneurs libres, victimes, s'il en est, de cette logique néo--capitalistique globale qui tend à les asservir ou à les éradiquer.
 
Notons, en outre, que la rapidité avec laquelle est intervenu, après le retrait du CPE, l'arrêt des combats a contribué à souligner l'influence et la responsabilité des organisations qui fédèrent les combattants.
 
Une génération qui apprend
 
4 En faisant l’expérience de l’action collective et citoyenne, une nouvelle génération s’est mise en situation de bousculer le système politique sclérosé et de constituer une relève politique et militante, en particulier à gauche et peut-être au centre.
 
Un projet pour rassembler
 
5 La force des mobilisations a démontré que seul un projet unificateur et dynamisateur pouvait permettre, grâce à la propulsion du « tous ensemble », de dépasser les tendances communautaristes à la tribalisation et à la balkanisation de notre société!
 
Un mouvement à mesurer
 
6 Pour autant, fut-il victorieux, il ne faut pas mythifier le mouvement auquel nous venons d'assister. Comme en 1995, il s'agit, en grande partie, d'une révolte par procuration, les adultes et les parents faisant des jeunes les médiateurs de leur propre colère ou de leur propre malaise. Ainsi les deux journées de grève se sont-elles soldées par de relatifs échecs, surtout dans le secteur public, et les salariés de plus de 28 ans ne représentèrent qu'un peu moins de la moitié des participants aux cortèges les plus massifs (et cela alors que les principales victimes du CPE eussent été des salariés de plus de 30 ans à qui l'on aurait systématiquement préféré des jeunes en première embauche).
 
En outre, on peut se poser la question: aussi puissante fût-elle, la révolte aurait-elle aussi totalement triomphé si la droite était restée unie autour du gouvernement, alors que les révoltés ont reçu le renfort «objectif» à la fois de l'UDF et des sarkozystes de l'UMP ? Outre Ségolène Royal, d'ailleurs (par effet de compensation), c'est Sarkozy qui est sorti le plus évidemment renforcé de l'épreuve.
 
Des élites pas concernées
 
7 Il ne faut pas négliger l’importance du secteur étudiant qui est resté totalement extérieur au mouvement, d'autant qu'il représente exactement celui qui constituera les futures élites de la société néo-libérale (facs de management, écoles de commerce, droit, médecine, grandes éco-les). On remarquera, au demeurant, que certaines de ces facultés n'invitent à leurs débats et conférences internes que des représentants émérites de la pensée unique. Ceci explique cela!
 
Un arnarcho-gauchisme qui resurgit
 
8 La résurgence, au sein du mouvement lycéen et étudiant, d'un courant anarcho-gauchiste assez fort pour prendre l'ascendant dans de nombreuses assemblées générales et, surtout, pour imposer une partie de ses orientations à la « coordination » est, à terme, préoccupante. La droite réactionnaire, qui s'en réjouit, a d'autant plus de raisons de s'en servir comme repoussoir, et donc de s'en faire, comme d'habitude, un allié objectif inconscient que la gauche républicaine s'est révélée incapable de prendre la dimension du phénomène, d'en analyser la nature et d'en repérer les causes. Quand, par démagogie, elle ne l'a pas flatté!
 
L'échec du jusqu'au-boutisme
 
9 Cependant, l’échec total des tentatives de continuation aventuristes et d'élargissement sans limites du mouvement a montré les limites de l'activisme d'ultragauche et souligne la maturité des « jeunes en lutte ». En revanche, l'omniprésence des slogans qui déclinent le concept de « résistance» témoigne de la lourdeur de tendances purement défensives et de la difficulté à formuler un projet offensif projeté sur l'avenir.
 
Des casseurs fascisants
 
10 Le phénomène des « casseurs » venus des cités (qui n'a rien à voir avec l'ultragauchisme) indique, ou confirme, la naissant et Ie développement, en marge de la révolte juvénile, d'une orientation asociale et délinquante, volontiers raciste, radicalement hostile aux organisations syndicales et à l'action collective, qui, loin d'exprimer confusément un discours politique repérable, comme certains sociologues d'extrême gauche tentent de l'expliquer, s'apparente à la dérive qui a grossi, dans les années 30, les rangs des organisations fascisantes.
 
Une droite radicalisée
 
11 C’est peut-être à droite que l’effet « radicalisateur » été le plus visible. Il ne faut surtout pas l'oublier: jusqu'au bout, plus de 60 % de l'électorat UMP a estimé qu'il ne fallait absolument rien céder et que le droit de licencier un jeune, sans même formuler le moindre motif, allait tout à fait dans le bon sens! Les mêmes étaient favorables à un sous-Smic jeune! Relent d'esclavagisme?
 
Cent pour cent des lettres publiées dans le Figaro exprimaient un rejet total, et souvent haineux, du mouvement des jeunes et de l'action des syndicats en général, fussent-ils modérés ou réformistes. « Des énergumènes braillards créent une véritable chienlit, encouragés par les syndicats professionnels », écrit Grégoire Pilat, de Boulogne. En l'occurrence, il a suffi que la CFDT et la CGC participent à un mouvement social pour que l'opprobre remplace l'indulgence dont on feignait, jusqu'ici, à droite, de les faire bénéficier.
 
Ce qu'on a lu, largement, pendant trois semaines, ici et là, ce sont des diatribes qui, recyclant toute la vieille thématique chère à la droite des années 30, renouaient même avec l'archéodiscours antizazou d'avant--guerre, mais aussi avec le masochisme anti-national de la même époque que résumait l'increvable expression: « Pauvre France!» Pétainisme pas mort !
 
En fait, ce qui est apparu, c'est qu'une large fraction, sans doute majoritaire, de la droite UMP campe, en fait, sur des positions proches de celles de Philippe de Villiers.
 
Il ne faut cependant pas se le dissimuler: si la révolte anti-CPE a été puissante et victorieuse, le rejet des « désordres de rue », des occupations de facs, des violences ponctuelles, des manifestations extrémistes a mobilisé, au moins en creux, une très importante minorité silencieuse qu'il serait dangereux d'ignorer ou de mépriser, cette France-là, qui se recroqueville, n'étant pas moins légitime que l'autre, qui s'ébroue.
 
Des médias alignés
 
12 La façon dont Nicolas Sarkozy, le lendemain de l'allocution télévisée de Jacques Chirac, a réalisé son «putsch médiatique» - selon l'expression de Jean-Louis Debré -, en dictant quasiment à la presse quotidienne les articles qu'il désirait y lire, restera une première et témoigne de l'extraordinaire emprise du président de l'UMP sur les médias. (Tous les grands patrons qui dominent le domaine de l'information dissimulent d'ailleurs à peine qu'ils se sont mis à son service !)
 
Mais la tendance à un discours médiatique uniforme va plus loin et pratiquement tous les articles publiés dans la grande presse internationale, d'El Pais de Madrid à la Presse de Montréal en passant naturellement par le Wall Street Journal (dont les articles concernant la France ont été complaisamment relayés par une AFP en voie, elle aussi, de sarkozysation), ont été construits exactement sur le même modèle, coulés dans le même moule. La révolte anti-CPE décrite comme un « mouvement ringard et conservateur de refus de la réforme et de la modernité mondialisatrice ».
 
L'histoire retiendra, sans doute, que l'amorce avant-gardiste du vaste soulèvement antinéolibéral de libération, refondateur et novateur, qui va balayer le monde dans les années qui viennent, a été interprétée, par une aristocratie enfermée dans sa bulle, coupée de la réalité, comme une vulgaire et méprisable réaction d'arrière-garde! La rhétorique dominante peut se résumer ainsi: « surtout ne pas inventer, ne pas innover, ne pas imaginer, mais s'aligner, s'aligner, s'aligner».
 
Et, d'ailleurs, même les très rares journaux qui ont accompagné le mouvement de révolte anti-CPE, tel Libération, ont moins posé la question de la société que taper à bras raccourcis sur Dominique de Villepin devenu, utile bouc émissaire.
 
Des journalistes rejetés
 
13 Il résulte de ce qui précède que le rejet du pouvoir médiatique qui se manifesta si fortement lors du référendum européen a pris encore un peu plus d'ampleur cette fois-ci, les casseurs s'attaquant en priorité aux journalistes et la « coordination» étudiante leur interdisant l'accès à ses délibérations.
 
Privilèges contre acquis
 
14 L’évidence quotidiennement renouvelée, que ceux d'en haut ne cessent de renforcer leurs privilèges, de se gaver en quelque sorte, tandis qu'on exige des moins favorisés qu'ils renoncent à leurs acquis, a incontestablement dopé la rébellion sociale. Et aussi le fait que la seule évocation de cette évidence, bien qu'elle crève les yeux de tous, se heurte aussitôt, de la part des dominants, à l'accusation quasi stalinienne de « populisme» et de « démagogie ».
 
On n'échappera pas, en fait, si l'on veut faire avancer les réformes et poser la question des acquis, à une nouvelle nuit du 4 août qui obligera toutes les catégories de la population, sans exclusive, à mettre leurs vrais privilèges sur la table.
 
Des institutions obsolètes
 
15 Outre Dominique de Villepin, ce sont les institutions de la Vème République qui s'avèrent être les principales victimes de la secousse. Elles sont apparues totalement obsolètes, au point que la solution de la crise a été confiée, non au gouvernement, non au président de la République, non à l'Assemblée nationale, mais au parti unique de la droite qui, devenant une sorte de mini-Parlement, s'est substitué seul à toutes ces institutions légales.
 
Au demeurant, comment prendre au sérieux des députés qui votent, presque à l'unanimité, une loi qu'ils avaient adoptée, également à l'unanimité, et après avoir repoussé tous les amendements qui tendaient à l'humaniser? Et cela, pour la deuxième fois, après la loi de réhabilitation du colonialisme!
 
Comment ne pas conforter, de la sorte, l'idée que la rue est plus légitime que cette caricature de démocratie? En conséquence, le fossé (pour ne pas dire le précipice) qui sépare l'opinion et les institutions politiques légitimes s'est encore creusé. On imagine la réaction des électeurs à l'affirmation répétée par Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, qui se haïssent à un point jamais atteint, et placent cette exécration mutuelle au-dessus des intérêts de leur camp et de leur pays, selon laquelle « la droite n'a jamais été aussi unie et solidaire ».
 
Le tour de passe-passe sarkosyste
 
16 A moins que ses derniers partisans sortent de l’UMP pour ressusciter le RPR, le néogaullisme est mort, asphyxié par le sarkozysme.
 
Ce dernier a fait lui-même dire (et il a été naturellement entendu) qu'il avait pressenti, forcément le premier, l'impasse dans laquelle s'était fourvoyé le gouvernement. Or, c'est lui qui, également le premier, proposa une remise en question de type CPE du contrat de travail traditionnel, affirmant ensuite, quand Villepin sortit le CPE de son chapeau, qu'il en avait eu l'idée avant lui et fit voter le parti dont il est le chef en sa faveur. Chapeau, l'artiste!
 
La gauche à la traîne
 
17 La gauche a accompagné la révolte et, surtout, a transcendé le clivage qui la minait entre gauche du oui et gauche du non, mais à aucun moment elle n'a donné l'impression qu'elle était capable de la dominer, de la gérer, de l'orienter, de la réguler ou même de l'analyser. La seule initiative qu'elle a prise fut d'associer la LCR trotskiste à son « front de rejet» plutôt que de s'ouvrir en direction du centre d'opposition. Il n'est donc pas totalement certain qu'elle profitera autant qu'elle le croit du fiasco du pouvoir chiraco-villepiniste.
 
Retour de la CFDT
 
18 Enfin réhabilitée, la CFDT de François Chérèque est rentrée dans le jeu, cette fois-ci, en position de force.
 
La droite universitaire KO
 
19 La droite étudiante et universitaire (UNI et autres), dont les tentatives de contre-manifestations se sont soldées par de quasi-fiasco, a subi un grave échec.
 
Et encore Ségolène
 
20 Paradoxalement, la radicalisation aux deux bouts de la société renforce intellectuellement la position de François Bayrou, mais politiquement celle de Ségolène Royal.
________________________________________
Une génération s’empare de la politique
 
Parole, ils n'oublieront pas. Ces semaines de grève, ces manifs, ces AG, ces slogans, cette victoire... non, ils n'oublieront pas. « Avec ce mouvement, j'ai appris qu'on pouvait se battre. J'ai découvert que l'Assemblée générale représente ce que j'entends par démocratie. On peut y exprimer ses idées et la majorité décide», raconte Arnaud, 20 ans, en première année d'histoire à la fac de lettres du Mirail à Toulouse. Ronnie, 20 ans, originaire de l'île Maurice et étudiant en lettres, approuve: « Cette expérience m'a donné l'envie de me battre pour la liberté d'expression dans mon pays. Avant tout ce mouvement, je n'étais pas intéressé par la politique.» Un tel bilan n'étonne guère Stéphane Sirot, auteur de la Grève en France (Odile Jacob). « Chaque moment de crise a donné lieu à la politisation des générations qui y ont participé, analyse-t-il. Cela ne donne pas forcément des vagues d'adhésions, mais on voit des gens sauter le pas. » Ce que, du haut de ses huit semaines militantes, Arnaud confirme: « Bien sûr, je m'intéresserai à la présidentielle. Mais attention: désormais, pour être crédible à mes yeux, un programme devra avoir été décidé collectivement. » Point de salut, donc, sans action collective: « J'ai compris, analyse Mathieu, 22 ans, que sortir dans la rue exige une préparation. Pour réussir une action, il faut avoir effectué des repérages, savoir garder le secret de l'info et choisir le bon jour, le bon lieu et la bonne date pour qu'elle soit bien médiatisée.» Charlotte, 21 ans, étudiante en première année d'arts plastiques, a elle aussi retenu les leçons: « J'ai appris à travailler avec les autres, à argumenter, à comprendre les médias. Maintenant, je sais que l'on peut mettre nos compétences au service du travail militant, de la logistique. » Tant de sagesse n'étonne pas non plus Stéphane Sirot : « Le mouvement contre le CPE a une caractéristique: à la différence de 1968, il a été mené par des étudiants qui sont aussi très souvent des salariés, qui connaissent le monde du travail. D'où une grande responsabilité de leur part. Cela explique pourquoi, une fois la suppression du CPE acquise, le mouvement s'arrête. » 2006 n'est définitivement pas 1968.
________________________________________
Les syndicats ont pris goût à la victoire !
 
Ce ne sera jamais plus comme avant! » Le syndicaliste qui se prend à rêver tout éveillé est tout sauf un illuminé. Jacky Dintinger, porte-parole de la très chrétienne CFTC, est l'image même du syndicaliste réformiste et responsable. Mais la victoire sur le CPE lui a donné des ailes, comme à tous les autres dirigeants du mouvement social, qui ont pris goût au combat. Ainsi, des commentateurs avaient prédit que la CFDT abandonnerait l'objectif de mettre fin au CNE, le CPE pour les entreprises de moins de 20 salariés. Raté. Dans Libération, François Chérèque réaffirme son intention d'obtenir le démantèlement du contrat chéri des petits patrons de la CGPME et des grands du Medef. Avec le combat du CPE, la CGT a appris, en outre, que la patience est bonne conseillère. « Si nous n'exigeons pas l'abrogation immédiate du CPE, c'est que depuis huit mois des salariés travaillent sous ce contrat, explique Maryse Dumas, et nous ne voulons pas avoir l'air de demander qu'on les mette à la rue. »Mais la CGT, comme la CFDT, attend le gouvernement et les employeurs au tournant. Villepin a promis des discussions sur « la sécurisation des parcours professionnels », Laurence Parisot a appelé les partenaires sociaux à évoquer « toutes les flexibilités et toutes les précarités ». « Comment éviteront-ils de mettre le CPE dans la balance? » explique-t-on à la CFDT. Pour l'heure, les syndicalistes savent qu'ils ont du temps devant eux : « Ni le gouvernement ni le patronat ne veulent discuter à chaud, explique la CGT, on attend toujours les lettres d'invitation de Matignon et du Medef. »Avec les patrons, le débat pourrait être chaud: en souhaitant calquer le droit du licenciement sur celui « du divorce par consentement mutuel », Laurence Parisot a commis une faute de goût. En attendant, les syndicats devront tenter de formuler des propositions positives sur l'emploi et l'insertion professionnelle des jeunes. Des questions qui les divisent autant que la sauvegarde du code du travailles rapprochait. « Mais on a appris à se parler, à se faire confiance », jure-t-on de tous côtés. La CGT espère arriver à formuler deux ou trois propositions communes aux cinq centrales « représentatives» (CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC). Là aussi, la leçon du CPE : quelques objectifs forts et réellement partagés plutôt qu'une plate-forme fourre-tout. Reste que le temps qui passe est un véritable piège pour les directions syndicales, qui savent que les germes de la division, maladie chronique du syndicalisme français, sont toujours présents. Pour le 1er Mai prochain, rendez-vous social, il n'y aura sans doute pas d'appel commun au niveau national. Dommage.
 
Partager cet article
Repost0
1 décembre 2005 4 01 /12 /décembre /2005 10:12

Qu'est-ce qu'une nation ?
par Ernest Renan

Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882

Je me propose d'analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d'hommes à la façon de la Chine, de l'Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; - la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; - la cité à la façon d'Athènes et de Sparte ; - les réunions de pays divers à la manière de l'Empire carlovingien ; - les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; - les nations comme la France, l'Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; - les confédérations à la façon de la Suisse, de l'Amérique ; - des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; - voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu'on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients. À l'époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s'appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d'âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l'on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d'arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l'origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c'est presque de la vivisection ; nous allons traîter les vivants comme d'ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l'impartialité la plus absolue.

I

Depuis la fin de l'Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l'Empire de Charlemagne, l'Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d'une manière durable. Ce que n'ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l'avenir. L'établissement d'un nouvel Empire romain ou d'un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l'Europe est trop grande pour qu'une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d'équilibre est établi pour longtemps. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d'années, et malgré les aventures qu'elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d'un damier, dont les cases varient sans cesse d'importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.

Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d'assez nouveau dans l'histoire. L'antiquité ne les connut pas ; l'Égypte, la Chine, l'antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C'étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n'y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu'il n'y a de citoyens chinois. L'antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n'eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d'admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l'Espagne, l'Italie, avant leur absorption dans l'Empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L'Empire assyrien, l'Empire persan, l'Empire d'Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n'y eut jamais de patriotes assyriens ; l'Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d'Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l'histoire générale de la civilisation.

L'Empire romain fut bien plus près d'être une patrie. En retour de l'immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d'abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d'ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l'Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l'acception moderne. La scission de l'Orient et de l'Occident était inévitable. Les essais d'un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C'est l'invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l'existence des nationalités.

Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu'aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l'ancien Empire d'Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l'empire franc refait un moment l'unité de l'Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IXe siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l' Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne s'acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s'épanouir aujourd'hui.

Qu'est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C'est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d'énumérer, rien d'analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l'Arménien, l'Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd'hui qu'au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D'abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu'ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d'après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l'oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d'Alaric, de Gondebaud, d'Alboïn, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d'une autre particularité importante ; c'est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu'avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n'eurent, depuis l'établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n'en fut pas ainsi en Angleterre ; car l'invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s'enfuit, et, d'ailleurs, le latin n'était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve siècle, Clovis et les siens n'eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.

De là ce résultat capital que, malgré l'extrême violence des moeurs des envahisseurs germains, le moule qu'ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d'un pays où il n'était entrée qu'une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l'esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L'idée d'une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l'un à l'autre n'est en rien une différence ethnique ; c'est une différence de courage, d'habitudes et d'éducation transmise héréditairement ; l'idée que l'origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d'après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d'une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n'en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu'il n'avait pas auparavant.

L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L'unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d'une extermination et d'une terreur continuée pendant près d'un siècle. Le roi de France, qui est, si j'ose le dire, le type idéal d'un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu'il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu'il avait formée l'a maudit, et, aujourd'hui, il n'y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu'il valait et ce qu'il a fait.

C'est par le contraste que ces grandes lois de l'histoire de l'Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l'entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu'ils l'étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l'élément tchèque et l'élément allemand sont superposés comme l'huile et l'eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d'après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l'Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n'ont entre elles presque rien en commun. Or l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s'il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIII e siècle. Il n'y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d'une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.

La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l'unité a été réalisée par une dynastie, comme c'est le cas pour la France ; tantôt elle l'a été par la volonté directe des provinces, comme c'est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c'est le cas pour l'Italie et l'Allemagne. Toujours une profonde raison d'être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l'Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l'Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l'Italie est une nation, et la Turquie, hors de l'Asie Mineure, n'en est pas une. C'est la gloire de la France d'avoir, par la Révolution française, proclamé qu'une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu'on nous imite. Le principe des nations est le nôtre. Mais qu'est-ce donc qu'une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n'en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l'a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n'en est pas une ? Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d'accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s'embrouillent les esprits superficiels.

II

À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d'abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l'a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d'origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n'avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l'étroite lisière du traité de Verdun fut bien l'acquisition personnelle de cette maison. À l'époque où furent faites les annexions, on n'avait l'idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Écosse fut de même un fait dynastique. L'Italie n'a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l'unité. Chose étrange, c'est à l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu'elle a pris un titre royal. La Hollande, qui s'est créée elle-même, par un acte d'héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d'Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.

Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d'additions successives, n'ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l'avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle avait changé toute chose. L'homme était revenu, après des siècles d'abaissement, à l'esprit antique, au respect de lui-même, à l'idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s'accomplir l'opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l'histoire, opération que l'on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l'on aurait enlevé le cerveau et le coeur.

Il faut donc admettre qu'une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d'exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?

I. - De la race, disent plusieurs avec assurance.
Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c'est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j'expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l'ethnographie. C'est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.

Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n'étaient qu'une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D'Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l'Empire romain. La situation est tout autre. Formée d'abord par la violence, puis maintenue par l'intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l'idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l'Empire romain une alliance intime, et, par l'effet de ces deux incomparables agents d'unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.

L'invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n'ont rien d'ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu'ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n'eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s'opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l'ancienne Gaule, ce n'est pas là un effet de la tendance qu'auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d'une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n'est que par une vue d'érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l'individualité du caractère gaulois.

La considération ethnographique n'a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L'Allemagne est germanique, celtique et slave. L'Italie est le pays où l'ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d'autres éléments, s'y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.

La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France, l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.

Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu'en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l'étude des langues et de l'histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n'ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l'institution dites sémitiques. En d'autres termes, les origines zoologiques de l'humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n'avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l'origine zoologique de l'humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu'on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l'espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L'apparition de l'individualité germanique dans l'histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n'avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l'ensemble de l'humanité. Or le type de ce qu'on appelle très improprement la race anglo-saxonne n'est ni le Breton du temps de César, ni l'Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c'est la résultante de tout cela. Le Français n'est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XIe siècle, l'oeil le plus pénétrant n'eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D'insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l'entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L'étude de la race est capitale pour le savant qui s'occupe de l'histoire de l'humanité. Elle n'a pas d'application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d'Europe n'a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l'Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.

Le fait de la race, capital à l'origine, va donc toujours perdant de son importance. L'histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n'y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n'a pas le droit d'aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : «Tu es notre sang ; tu nous appartiens !» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n'est pas sûre. Vous l'exploitez aujourd'hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l'ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.

J'aime beaucoup l'ethnographie ; c'est une science d'un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c'est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d'une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : «Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d'intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.

II. - Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue.
La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas. Les États-Unis et l'Angleterre, l'Amérique espagnole et l'Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu'elle a été faite par l'assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. La volonté de la Suisse d'être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations.

Un fait honorable pour la France, c'est qu'elle n'a jamais cherché à obtenir l'unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l'heure de l'inconvénient qu'il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l'ethnographie. Il n'y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l'entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L'importance politique qu'on attache aux langues vient de ce qu'on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l'on ne parle plus qu'allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l'Espagne parlent l'idiome primitif d'Albe la Longue ; l'Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n'entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s'y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l'esclave était alors bien souvent d'une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l'anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s'agit de déterminer la famille avec laquelle on s'unit pour la vie et pour la mort.

Cette considération exclusive de la langue a, comme l'attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l'exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu'on respire dans le vaste champ de l'humanité pour s'enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l'esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n'étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l'antiquité, le secret de l'éducation véritable de l'esprit humain, et ils s'y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !

III. - La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne.
À l'origine, la religion tenait à l'existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d'Athènes, c'était le culte d'Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n'impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d'État. On n'était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C'était au fond le culte de l'Acropole personnifiée. Jurer sur l'autel d'Aglaure, c'était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l'équivalent de ce qu'est chez nous l'acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C'était déclarer qu'on n'était pas athénien. D'un autre côté, il est clair qu'un tel culte n'avait pas de sens pour celui qui n'était pas d'Athènes ; aussi n'exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l'accepter ; les esclaves d'Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du Moyen Âge. On n'était pas bon vénitien si l'on ne jurait point par saint Marc ; on n'était pas bon amalfitain si l'on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des voeux au premier jour de l'an.

Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l'était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d'Alexandre, ne l'était surtout plus dans l'Empire romain. Les persécutions d'Antiochus Épiphane pour amener l'Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l'Empire romain pour maintenir une prétendue religion d'État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n'y a plus de masses croyant d'une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu'il peut, comme il veut. Il n'y a plus de religion d'État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n'existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

IV. - La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes.
Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n'est pas une patrie.

V. - La géographie, ce qu'on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations.
La géographie est un des facteurs essentiels de l'histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d'une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s'adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d'abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n'y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu'une autre un caractère bornal. Si l'histoire l'avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l'Elbe, l'Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d'infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n'est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme. L'homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu'on appelle un peuple. Rien de matériel n'y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l'histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.

Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l'affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n'aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.

III

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l'heure : «avoir souffert ensemble» ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : «Tu m'appartiens, je te prends». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.

Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l'homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l'émiettement des nations sont la conséquence d'un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu'en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l'excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. À l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître.

Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'oeuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l'humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu'un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l'ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d'épreuves t'attendent encore ! Puisse l'esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !

Je me résume, Messieurs. L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. «Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d'une simplicité enfantine». - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.

Partager cet article
Repost0
1 décembre 2005 4 01 /12 /décembre /2005 00:00

Pourquoi les choses bougent-elles si lentement en politique ?

En résumé, une bonne partie des opinions que nous professons se sont ancrées en nous sous la pression des groupes auxquels nous appartenons et dont, avec esprit grégaire, nous souhaitons partager les valeurs.

C'est ce que la théoricienne allemande, Elisabeth Noëlle-Neuman, appelle "Schweigespirale", spirale du silence : les gens vivraient dans un climat d'opinion à l'encontre duquel la plupart ne souhaiteraient pas aller, par peur de se mettre à l'écart. Se sentant isolés, ils auraient tendance à renoncer à leur propre jugement, tendance à se taire.

L'opinion publique peut alors être définie comme l'opinion qui pourra être exprimée en public sans risque de sanction, l'opinion ambiante que l'on perçoit dans son environnement et dans l'image fournie par les médias.
Particulièrement ceux aux mains des belgicains, Le Soir, Le Vif, La DH, la libre etc.. sans oublier la RTB(f) et son clône RTL-TVi (ou est-ce l'inverse ?) !

M. à J. (03/2010) : Un document sur les opinions publiques

Partager cet article
Repost0
1 décembre 2005 4 01 /12 /décembre /2005 00:00

"La réunion de Mulhouse à la France ne s’est pas faite en un jour. Les négociations, entamées dès les premiers mois de la Révolution, furent longues et elles furent parfois difficiles.

Certes, il y eut des réticences à l’intégration d’une commune florissante et dynamique. En outre, certaines grandes familles mulhousiennes, tournées par tradition vers la Suisse toute proche, hésitaient à rejoindre la nation française. [...]

Pourquoi les Mulhousiens renoncent-ils ainsi à une indépendance parfois tumultueuse, chèrement acquise et si souvent défendue? Une indépendance qui a permis à la "cité du Bollwerk" de traverser sans heurts les nombreux conflits qui ont secoué la plaine du Rhin au cours des siècles et de jeter les bases d’un essor industriel prometteur? [...]

Les raisons sont, avant tout, d’ordre politique et philosophique.

La réunion de Mulhouse à la France, c’est d’abord un acte de foi politique et humaniste. Cet acte de foi et d’adhésion s’accomplit sans que Mulhouse renonce en rien à son originalité et à sa liberté. Bien au contraire, les Mulhousiens se donnent, pour reprendre les termes de Jean-Ulrich Metzger, "une liberté plus étendue" au sein de la nation française.


Une telle démarche témoigne de façon exemplaire de la manière dont s’est constitué notre pays au fil des siècles. Votre ville a su prendre toute sa place au sein de la France, sans pour autant renier sa personnalité. Sans pour autant renoncer à sa tradition d’échange et d’ouverture.

La Nation est l’une des formes essentielles de notre identité, mais c’est une réalité évolutive. Aujourd’hui, elle repose certes sur notre rapport à l’Etat, mais aussi sur une communauté de valeurs partagées. C’est pour cela que l’idée de Nation, à l’heure de l’Europe, reste une idée résolument moderne. On peut à la fois être membre à part entière d’une communauté et s’insérer dans un ensemble plus vaste. On peut être ouvert sur le monde sans mettre en péril sa propre identité. [...]


Bien sûr, notre pays est fort de ses diversités. Ainsi l’Alsace a su conserver vivants sa langue, ses usages, ses règles, sa culture, tout ce qui lui confère sa personnalité si attachante. L’identité nationale ne se nourrit pas de l’identique. Elle naît de la variété des expériences et des tempéraments. Elle résulte de différences comprises et acceptées.

Mais l’acceptation des différences n’est pas la désagrégation de la cohésion sociale. La France n’est pas, et ne sera jamais une mosaïque de communautés juxtaposées, le champ clos de groupes qui s’ignorent ou qui s’affrontent. Notre pays est un. Le communautarisme n’y a pas sa place. [...]

Notre pays s’est toujours efforcé au fil des siècles d’intégrer plutôt que de séparer. De créer des liens plutôt que de dresser des barrières. Cette volonté d’intégration a permis de faire de la France une nation unie, au-delà de la diversité des habitants qui la composent. [...]

Il y a de cela deux siècles, Mulhouse préférait l’union à l’isolement. Elle préférait les promesses de l’avenir aux certitudes rassurantes du passé."

Jacques Chirac
Président de la République

Discours prononcé à l’occasion du bicentenaire de la réunion de Mulhouse à la République française.

A Mulhouse (Haut-Rhin), le jeudi 29 janvier 1998.

Partager cet article
Repost0

« Le courage. C'est de refuser la loi du mensonge triomphant, de chercher la vérité et de la dire »  (Jean Jaurès)
*
« (…) il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent, et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui et ceux qui croient ou affirment de croire et obligent sous peine de mort leurs semblables a en faire autant. » (Marguerite Yourcenar)
*

« Ce qui nous intéresse ce n'est pas la prise de pouvoir mais la prise de conscience. » (Armand Gatti)

Les textes publiés ici sont évidemment libres de droits et peuvent être reproduits ou diffusés, en partie ou en entier... sans modération à condition d’en citer la source.

Recherche

Réunioniste

Pour la réunion à la France Mon action se base sur les Valeurs républicaines,
les déclarations des Droits de l'Homme et du Citoyen
1789 & 1793

La République indivisible, laïque, démocratique et sociale

Dans Le Rétro...

Pour y réfléchir

Vidéos

- Participation à Controverses (RTL) sur BHV…
- Message improvisé pour les législatives de 2007
- Interview sur TV-Com
- Chirac, une certaine idée de la France
- Mes pubs préférées sur le rugby
- Gendebien, un avis...
- L'identité wallonne est-elle incompatible avec l'identité française ?
- Religions, Neutralité ou laïcité de l'Etat
- "Bye bye Belgium"
- "Enregistrement, Evaluation et Autorisation des substances CHimiques" : Qu'en penser ?
- Attention à la publicité !
- Le Club du Net : Karl Zero et Dupont-Aignan
- Magnifique leçon de civisme d'Elisabeth Badinter.
- François Mitterrand

Textes

- Le vrai visage des Français
- Bicentenaire de la réunion de Mulhouse à la République
- La loi d'unanimité et de contagion
- L'heure décisive approche pour les Bruxellois
- Appel à la France, à tous les francophones :  pour une action mondiale pour le français et la Francophonie
- Les réformes des régimes de retraites - Comparons la Belgique et la France
- Un peu de tout... mais des infos utiles
- Du 24/10/62 au 24/10/63, pour comprendre les dessous d'une évolution institutionnelle (CRISP)
- Une histoire de la Wallonie (Institut Jules Destrée)
- Les pouvoirs en Wallonie et environs, mode d'emploi (Crisp)
- Wallons et Bruxellois francophones, pour en finir avec le syndrome de Stockholm !
- ISF - Impôt de solidarité sur la fortune, de quoi s’agit-il ?
 
- Aux origines de la frontière linguistique 
-
La Wallonie sauvera-t-elle l'Europe ? 

Autres sujets ?


Merci à
FreeFind !

Sur Le Feu...